Les entrailles de la ville
Pour clore la saison, Havrais-Dire délaisse les sentiers battus et vous entraîne là où les cartes postales n’ont jamais osé s’aventurer.
Dans un secteur du Havre que les guides touristiques ignorent volontiers, se trouvait un ensemble d’installations peu reluisantes mais essentielles : la décharge publique de Graville, l’usine d’incinération et élévatoire des eaux, sans oublier les abattoirs voisins et le clos d’équarrissage.
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Un décor peu engageant, certes, mais indispensable pour préserver la salubrité d'une ville en pleine croissance industrielle.. De quoi parle-t-on ? Tout simplement de nos ordures ménagères
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Une question de salubrité publique
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Gravats, poussières, boues, déchets domestiques… leur évacuation a toujours posé problème.
Au début du XXᵉ siècle, la ville du Havre organise leur collecte et leur dépôt dans une décharge installée en bord de Seine, à l’extrémité du boulevard de Graville.
Cette situation est indiquée sur le plan ci-dessous.
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Dès 1912, le site commence à poser problème. Les Forges et Chantiers de la Méditerranée, proches de la décharge, alertent sur les dépôts de déchets qui perturbent les lancements de navires.
Dans les zones de mise à l’eau, les détritus s’accumulent et compliquent sérieusement les opérations.
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La municipalité reconnaît que la décharge est source de gêne, tout en jugeant les plaintes parfois excessives. Mais la réalité s’impose : la ville doit trouver une solution.
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Entre incinération et compromis
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Dès le début du XXᵉ siècle, la décharge de Graville est associée à un projet plus moderne : une usine d’incinération des ordures ménagères. Mise en service en 1911, elle permet de traiter une partie des déchets par combustion et fournit même de la vapeur à l’usine élévatoire des eaux usées voisine. (Voir plan en début d'article).
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Toutefois la municipalité chercha un nouvel emplacement pour installer une décharge à ciel ouvert. La pointe du Hoc fut envisagée, mais cela aurait représenté un trajet trop important, aussi bien pour les camions-poubelles que pour les entreprises ayant à évacuer des gravats.
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Un autre projet de décharge à ciel ouvert verra le jour à la même époque, comme nous le verrons plus loin. En attendant, voici comment fonctionnait l’usine d’incinération.
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LE CLOS D’ÉQUARRISSAGE
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Créé en 1920 à proximité des abattoirs, le clos d'équarrissage recevait les carcasses d'animaux malades ou impropres à la consommation. Elles y étaient traitées dans un grand four afin d'en extraire le suif, de produire des farines animales et de fabriquer des aliments pour la basse-cour et les chiens.
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Il s’agissait de l’entreprise SARIA (Société Anonyme de Récupération Industrielle et Agricole), qui occupait le 2 rue Cuvier.
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Elle n’hésitait pas à faire la promotion de ses produits, comme on peut le constater ci-dessous.
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L’USINE D’INCINÉRATION
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Le principe est innovant pour l’époque, et Le Havre figure parmi les premières villes françaises à adopter ce type d’équipement.
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Ci-dessous, le même endroit de nos jours, avec comme repère, le carrefour du boulevard de Graville et rue Cuvier qui n’a pas changé entre les deux époques. Le 4 représente l’endroit où était la décharge publique.
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L'usine d'incinération comprend un bâtiment principal pour abriter les trois groupes de fours combinés de manière à pouvoir incinérer isolément, en 24 heures, 50 tonnes d'ordures ménagères. Deux groupes sont toujours en service et brûlent les 80 ou 90 tonnes d'ordures recueillies quotidiennement.
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Le troisième groupe n'est mis en marche que pendant le temps d'arrêt des autres ou en cas de réparation. Chaque four comprend 4 cellules ou grilles, une chambre de combustion où sont enfermés les animaux infectés, une chaudière pour la production de vapeur. Les cellules se chargent d'un côté et se défournent alternativement de l'autre côté sans qu'il en résulte une perte sensible dans l'intensité de la combustion.
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Cette combustion peut être augmentée au moyen du tirage forcé produit par le ventilateur placé à la partie supérieure des fours. Pour éviter les odeurs et les fumées on a établi dans le faîtage une gaine communiquant avec les ventilateurs.
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Cependant, la capacité de traitement reste insuffisante. Certaines matières trop humides ne peuvent être brûlées, et le volume global des déchets ne diminue pas. La décharge continue donc de fonctionner en parallèle, mais uniquement en dehors des périodes de mise à l’eau des navires.
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Lors des lancements de navires, les déchets devaient être transportés par chaland pour y être rejetés en mer — une solution coûteuse mais nécessaire.
La collecte des ordures ménagères s'effectue depuis le mois d'avril 1912, au moyen de 19 tracteurs automobiles et de 17 remorques. Ci-dessous un exemple de camion déversant sa charge dans l’usine d’incinération.
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Le quai de Rotterdam : une autre décharge à ciel ouvert
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Malgré la mise en service de cette usine, le volume des ordures à collecter ne diminuait pas. L’établissement ne pouvait absorber la totalité des déchets. De plus, certaines matières ne pouvaient être incinérées en raison de leur forte teneur en eau. C’était notamment le cas du marc de pomme, qui représentait à lui seul un tonnage important.
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Faute de pouvoir traiter l’ensemble de ces déchets, et avec l’assentiment des Forges et Chantiers, on continua donc à les déverser dans la décharge de Graville, à condition que cela se fasse en dehors des périodes de lancement des navires.
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Ce dispositif présentait néanmoins un grave inconvénient : lors d’un lancement, le déversement pouvait être interrompu pendant 18 à 25 jours. Les ordures devaient alors être chargées sur des chalands remorqués jusqu’au large d’Octeville, où elles étaient rejetées en mer. Cette opération s’avérait particulièrement coûteuse.
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Agrandir l’usine d’incinération aurait représenté une charge trop lourde pour les finances municipales. À l’inverse, la décharge à ciel ouvert de Graville ne coûtait quasiment rien à la ville. Mieux encore, elle procurait même quelques recettes, grâce aux taxes mises en place dès 1909 et acquittées par les entreprises qui y déversaient notamment des gravats. Dans ces conditions, la municipalité hésitait à s’engager dans des investissements aussi importants. (1)
Mais, dans l’immédiat, quelle solution pouvait-on envisager ?
(1) Il est à noter que cette usine cessera son activité au tout début des années 1930.
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La décharge du quai de Rotterdam
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En 1912, une nouvelle décharge fut créée quai de Rotterdam. Toutefois, le site n’avait pas été conçu pour recevoir les ordures ménagères et ne présentait pas les avantages pratiques de la décharge de Graville. De plus, le contrat passé avec son concessionnaire monsieur Pannevin, n’a pu être maintenu suite à son décès.
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Ce quai avait fait l’objet d’importants aménagements afin de répondre aux exigences techniques de l’exploitation ainsi qu’aux règles de sécurité. Cependant les résultats d’exploitation ne donnèrent pas satisfaction.
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Comme on peut le voir sur la photographie ci-dessous, les ordures étaient alors déchargées au moyen d’une goulotte métallique, un procédé qui posait plusieurs difficultés d’exploitation.
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Cependant, en raison de la situation favorable du quai par rapport à la ville et aux voies de navigation, un nouveau contrat de concession fut signé en 1913 avec M. Damaye, directeur de la Compagnie des Abeilles.
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Ce contrat prévoyait l’organisation du transport en mer des déblais provenant de la décharge du quai de Rotterdam.
La ville, quant à elle, réaménagea le site. L’aire de déversement fut agrandie afin que le chaland amarré au quai ne soit plus gêné dans ses manœuvres par les autres navires, comme cela s’était produit à plusieurs reprises. Les véhicules venant décharger pouvaient ainsi se placer sans attente et sans perturber la circulation des autres voitures.
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La plate-forme de déversement fut également construite en encorbellement par rapport au mur du quai. Cette disposition permettait aux véhicules de déverser leur chargement au centre des compartiments du chaland, assurant une meilleure répartition de la charge et réduisant le besoin en main-d’œuvre pour l’équilibrage.
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Une nouvelle rampe d’accès, moins pentue, fut également aménagée pour la montée des véhicules, tandis que l’ancienne rampe, plus forte, fut conservée pour la descente. Cette séparation des flux avait pour avantage de limiter les encombrements.Ainsi réorganisée, la décharge offrait des conditions d’accès et de fonctionnement nettement améliorées pour le chargement dans les chalands.
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La photographie ci-dessous montre clairement l’encorbellement entre le quai et le chaland.
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Cet encorbellement facilitait le déchargement des bennes à ordures.
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L’histoire pourrait s’arrêter là, les ordures ménagères étant aujourd’hui traitées selon des méthodes bien différentes. Pour en savoir plus, vous pouvez suivre ce lien : ici
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Mais, pour notre part, l’histoire ne s’achève pas tout à fait ici. Pendant la guerre, la décharge de Graville fut réutilisée, car il n’était plus possible de décharger au large ni même à Dollemard. Elle fonctionna ainsi durant quatre années.
À la Libération, la présence des troupes américaines au Havre prolongea encore quelque temps son usage.
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À cette époque marquée par la pénurie de logements, de nombreux Havrais trouvèrent refuge à proximité immédiate de cette zone. Dans des conditions souvent très précaires, ils se réfugièrent dans des abris de fortune, comme le montre la photographie ci-dessous, qui en donne un aperçu saisissant
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Alors, bien évidemment, ceux qui vivaient là avaient du mal à joindre les deux bouts. Mais il y eut une courte période, en 1946 précisément, où ils purent améliorer un peu leur ordinaire.
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Cette année-là, les Américains quittèrent Le Havre. Avant leur départ, et pour éviter de transporter des surplus jugés inutiles, ils les abandonnaient parfois à la décharge. Voici un extrait du récit qu’en faisait Gérard Murail dans Le Havre Libre du 26 mars 1947, les légendes des photos sont celles du journal :
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« Une population bizarre vivait, l’an dernier, sur un “no man’s land” assez sinistre où elle avait institué des lois particulières et imposé ses coutumes. Elle guettait la venue des camions américains. Alors la compétition s’organisait avec un code d’honneur réduit à sa plus simple expression : “Ce que je touche m’appartient.”
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Le camion, conduit par un G.I. lancé à près de 60 km/h sur un terrain bosselé, était aussitôt pris d’assaut. Sans se laisser impressionner, la horde parvenait parfois à grimper à bord, et le véhicule était vidé en un instant. Le butin se partageait dans la confusion, parfois au prix de violences : ces scènes auraient causé trois morts.
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Certains en tirèrent profit. L’armée américaine jetait ses surplus avec une totale indifférence : outillage neuf, uniformes à peine usagés… un gaspillage considérable. On raconte qu’un homme intercepta ainsi une caisse contenant des clous de cordonnerie, qu’il revendit très cher tant ils étaient rares.
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Anecdote comique : un mécanicien trouva, dans les débris de la décharge, un moteur d'avion qu'il transporta dans la cour de sa maison et remit en état. Le vacarme produit inquiéta d'ailleurs la police qui eut quelque peine à accepter les explications de l'astucieux mécano. Sans doute reste-t-il beaucoup de lots intéressants que les bulldozers enterrèrent. Richesses perdues, après les millions qui furent éparpillés dans cette histoire bien digne de notre temps.
Gérard Murail
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Sources :
Journaux : « Le petit Havre » et « Havre Libre » de 1900 à 1947.
Extrait de la revues : Les municipalités de France 1909.
Recueil du conseil Municipal de Havre : 1912 – 1913 – 1914 – 1915 – 1916.
Compte rendu du bureau d’Hygiène et de son directeur le Docteur Loir. 1912.
Réglements sanitaires de la ville du Havre : 1904 – 1905 - 1911.
Crédit photos : Cédric Conseil.
Le Petit havre.
Collection Havrais-Dire.
IGN.
Relecture Catherine Dubois.
Le mot de la fin
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Ainsi se termine la saison 2025-2026. Havrais-Dire et ses amis vous souhaitent à toutes et à tous d’excellentes vacances
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