Le naufrage du paquebot : « VILLE-DU-HAVRE »
Pour la reprise du blog, Havrais-Dire vous propose un article au sujet du naufrage du paquebot Ville du Havre.
Évoquons tout d’abord les bateaux impliqués dans ce naufrage.
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_2d99b0_interlligne.jpg)
Le Ville du Havre
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_43dc62_interlligne.jpg)
Construit en Angleterre en 1865 pour la Compagnie Générale Transatlantique, puis aménagé au Havre dans la cale de l’Eure, ce bateau est d’abord baptisé Napoléon III et peut accueillir 81 passagers.
Propulsé par des roues à aubes, il est affecté à partir de 1866 à la ligne Le Havre–Brest–New York.
Mais ses traversées sont plus longues que celles de la concurrence. Aussi est-il mis en « réserve », c’est-à-dire qu’il reste à quai et n’effectue des traversées qu’en cas de besoin.
La guerre franco-prussienne vient contrarier l’avenir du paquebot et fit peu de traversées cette année-là.
En septembre 1870 le capitaine Lemarié, l’emmène à Southampton, non plus sous le nom de Napoléon III, mais sous celui d’Invasion III.
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_dca087_napoleon-iii-lebreton-alg.jpg)
Après la chute du Second Empire il participa au rapatriement de nos captifs, mais sous le nom de : Ville du Havre.
En octobre 1871, il ralliait Shields, non loin de Newcastle-upon-Tyne, afin de le moderniser par Leslie & Co shipbuilding : sa coque est allongée, ses roues à aubes sont remplacées par une hélice et un troisième mât est ajouté. Avec ces aménagements il pouvait espérer atteindre des vitesses équivalentes aux autres bâtiments du même rang à cette époque.
Il reprend son service en mars 1873 et compte alors parmi les plus grands paquebots français de son époque.
/image%2F1239008%2F20261004%2Fob_45f598_monde-illustre-deux-13-12-1873-alg-1.jpg)
Le Loch Earn
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_6e48a2_monde-illustre-deux-13-12-1873-alg-2.jpg)
Il s’agit d’un grand voilier charbonnier britannique à trois mâts, à coque en fer, de 1800 tonneaux ; construit à Glasgow et lancé en 1869.
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_f976c3_interlligne.jpg)
Le naufrage
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_dd8b26_interlligne.jpg)
Le naufrage du Ville du Havre inspire de nombreux dessinateurs ; ils représentent les différentes scènes avec un réalisme saisissant. Grâce à ces illustrations, les lecteurs de 1873 peuvent aisément se représenter le drame.
Voici le récit de ce naufrage tel qu’il est raconté dans les magazines et la presse de l’époque.Le 22 novembre 1873, le Ville du Havre revient de New York avec 145 passagers et 189 hommes d’équipage à bord. Le temps est magnifique et le navire marche à pleine vapeur, tous feux allumés.
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_653d0c_le-ville-du-havre-alg.jpg)
Le 22 novembre 1873, le Ville du Havre revient de New York avec 145 passagers et 189 hommes d’équipage à bord. Le temps est magnifique et le navire marche à pleine vapeur, tous feux allumés.
La suite des événements peut être racontée grâce aux survivants, dont le capitaine Surmont et ses officiers, MM. Caray, Caillard et Vié.
Il est deux heures du matin lorsqu’un choc épouvantable se produit à bâbord. Le Loch Earn avec comme capitaine Robertson, vient de prendre le Ville du Havre par le travers, perçant sa coque et pénétrant jusqu’au milieu de la salle des machines.
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_dd0cd0_biblioteca-ambrosiana-alg.jpg)
Un grand désordre s’ensuit. M. Surmont, capitaine du Ville du Havre, se précipite sur le pont, tandis que les passagers s’élancent hors de leurs cabines. Lorsque le Loch Earn dégage son avant, l’eau s’engouffre aussitôt par l’ouverture béante et l’immense vaisseau commence à s’enfoncer.
Les passagers de première classe font alors irruption par le double escalier conduisant à leurs cabines, tandis que ceux de deuxième et de troisième classe tentent vainement de les imiter.
La revue Le Monde illustré demande au dessinateur M. Vierge de représenter les différents épisodes de cette tragédie tels qu’ils ont pu être vécus par les passagers. Voici le premier de ses dessins.
/image%2F1239008%2F20261004%2Fob_0559da_dessin-n-1-alg.jpg)
Le récit continue ainsi :
Les débris provoqués par la collision obstruent le couloir des premières classes, rendant la fuite presque impossible de ce côté. Quand le Loch Earn se dégage du steamer, chacun comprend alors l’ampleur folle du désastre.
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_201b75_naufrage-ville-du-havre-alg.jpg)
L’eau s’engouffre par l’immense brèche et inonde les machines, ne laissant aucune chance aux mécaniciens et aux chauffeurs qui n’ont pas été broyés par la collision. La paroi, faussée par le choc, rend impossible la fermeture de la cloison étanche séparant la machine de la chaufferie. Mais l’eau s’engouffre tout autant par la porte de la soute à charbon.
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_163ccb_dessin-n-2-alg.jpg)
Tout va très vite. Le capitaine Surmont a beau crier ses ordres à l’aide de son porte-voix, il a du mal à se faire entendre au milieu des bruits et des craquements du navire. La panique prend le dessus.
Le Loch Earn a percé le pont à une profondeur d’environ 3 à 4 mètres et sur une largeur de 7 à 9 mètres. Sans compter que l’ouverture descend à une profondeur considérable sous la ligne de flottaison.
L’eau s’empare des deux grands compartiments de la machine et de la chaufferie. La situation laisse aisément comprendre que le navire ne tiendra pas longtemps à flot et l’entrepont est déjà envahi. Cela fait peut-être cinq ou six minutes que la collision a eu lieu et beaucoup ont réussi à embarquer dans les grandes chaloupes du paquebot.
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_6121b7_l-univers-illustre-ville-du-havre-al.jpg)
Un prêtre catholique, oublieux du péril et ne songeant qu’à son ministère, va de groupe en groupe et donne l’absolution à ceux qui se repentent. Chose inouïe, personne ne crie, personne ne s’agite ; le groupe de femmes en prière semble inspirer à chacun le calme et la résignation.
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_36bb4a_monde-illustre-six-iii-alg-13-12-187.jpg)
Soudain, le vaisseau oscille, faisant basculer le grand mât, qui tombe dans un terrible craquement en entraînant avec lui le mât d’artimon. Ils s’abattent successivement sur les chaloupes, tuant ou blessant de nombreux occupants. À la suite de cela, les canots sont endommagés au point de devenir inutilisables.
Le laps de temps qui s’écoule après la collision est si court qu’il ne faut pas plus de dix à douze minutes pour que le pont principal soit envahi. En un instant, l’eau recouvre le bastingage du pont supérieur. Une fois le pont couvert, le haut des mâts disparaît tout aussi rapidement. Il ne reste alors pas plus d’une centaine de naufragés à la surface.
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_5da6b2_monde-illustre-cinq-alg-rtc-13-12-187.jpg)
Sur le dessin de M. Vierge, les survivants s’agrippent à tout ce qui peut flotter : mâts, vergues, tables et même seaux.
/image%2F1239008%2F20261004%2Fob_35acdd_dessin-n-3-alg.jpg)
Le Loch Earn peut rapidement mettre trois embarcations à la mer et le Ville du Havre deux. Dans ces cinq chaloupes, quelques passagers et membres d’équipage sont successivement recueillis, puis transférés sur le Loch Earn.
Sur les 334 personnes à bord, 108 survivent au naufrage : 87 passagers et 21 membres d’équipage. Les 226 autres disparaissent dans l’océan.
Parmi les passagers sauvés, une majorité de ceux de première classe réussissent à survivre. Leurs cabines sont placées sur le pont supérieur, tandis que les autres classes logent dans les parties plus basses du paquebot. Pour ces dernières, c’est un désastre : beaucoup ne peuvent parvenir sur le pont, soit en raison des passages obstrués, soit parce qu’ils sont surpris dans leurs cabines par la foudroyante rapidité de la montée des eaux.
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_560211_monde-illustre-six-13-12-1873-alg.jpg)
Mais bientôt, le Loch Earn, fort avarié lui-même, ne peut conserver à son bord les survivants. Il faut donc transborder les passagers et les membres d’équipage du Ville du Havre sur le navire américain Trimountain, commandé par le capitaine Urquhart.
Le Loch Earn dérive pendant trois jours et, fort heureusement, le Washburn recueille son équipage avant qu’il ne sombre, le 28 novembre.
Le 2 décembre, à l’arrivée du Trimountain à Cardiff, les naufragés sont conduits au Royal Hospital pour y être soignés. Après avoir reçu les soins nécessaires, ils sont rapatriés vers Le Havre à bord du bateau de Southampton.
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_3252fd_sur-le-grand-quai-alg.jpg)
Le 4 décembre, le bateau de Southampton arrive au Havre avec à son bord, quelques-uns des survivants de ce tragique naufrage.
Sur le quai, la foule attend l’arrivée du navire. Sont présents MM. Vandal, directeur de la CGT, M. Fourcault, sous-préfet, le maire Jules Siegfried ainsi que ses adjoints Félix Faure et Louis Brindeau.
À 10 heures, un immense frémissement parcourt la foule lorsque le bateau apparaît dans l’avant-port. L’émotion est à son paroxysme lorsqu’on aperçoit les naufragés rangés le long du navire.
Le capitaine Surmont descend le premier, entouré de ses officiers. Il tombe en sanglotant dans les bras de M. Vandal qui, ému lui aussi, l’embrasse avec effusion.
Laissons maintenant la parole à une Havraise qui attend, elle aussi, le retour de son mari, soutier à bord du Ville du Havre. Avec ses propres mots, elle exprime toute la douleur ressentie par les Havrais à cet instant :
— « Courage, votre mari est peut-être sauvé ! », lui lance un monsieur.
— « J’sens ben là qu’mon homme est mort, répond-elle en s’appliquant un violent coup de poing dans la poitrine. S’y ne r’vient pas, j’ai plus besoin de rien. »
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_8a1d41_monde-illustre-cinq-13-12-1873-alg.jpg)
Les Procès
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_0a45e9_interlligne.jpg)
C’est en Angleterre à Londres, que se déroule le premier procès. La presse anglaise critique les officiers du Ville du Havre, les rendant responsables du naufrage. L’enquête s’appuie essentiellement sur les témoignages des officiers et de l’équipage du Loch Earn.
Le capitaine du Ville du Havre, Surmont, a pourtant fait le déplacement, mais il n’est pas admis à déposer.
On impute alors cette catastrophe à une négligence dans la surveillance à bord du bateau français.
La cour d’enquête considère toutefois qu’elle ne peut se prononcer sur la manière dont le Ville du Havre a été conduit au moment de la catastrophe. Elle s’abstient donc d’accuser le navire français, tandis qu’elle acquitte le navire anglais.
En France, la cour acquitte le Ville du Havre et rejette la totalité de la faute sur le Loch Earn. Pourtant, comme la commission anglaise, elle ne dispose que d’une seule version des faits puisqu’elle n’entend ni le capitaine ni l’équipage anglais.
Au terme de ces deux procès aux conclusions contradictoires, il reste difficile d’attribuer avec certitude la responsabilité de la catastrophe à l’un ou l’autre navire. On peut néanmoins constater que les moyens d’éclairage des deux bâtiments étaient insuffisants, sans pour autant pouvoir conclure à une négligence certaine de la part de l’un des deux capitaines.
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_55a1f2_interlligne.jpg)
Sources :
Le Monde Illustré numéro 870 du 13 décembre 1873.
L’Univers Illustré 1873.
Création et naissance des premiers paquebots-poste. Édition Minimonde76.
Le Havre-de-Grâce et ses navires - Brindeau Louis 1879 (Sénateur, ancien Maire du Havre)
Histoire de la Compagnie générale transatlantique (un siècle d’exploitation maritime) par Barbance Marthe.
Tous les paquebots du monde par Maurice R. Mélissent, Jean-Pierre Olivier et Philippe Valetoux – édit. Magellan & Cie.
Les Havrais et la mer par Jean Legoy, Philippe Manneville, Jean Pierre Robichon et Érik Levilly – Éditions du P’tit Normand (1987).
Le peuple du Havre et son histoire par Jean Legoy (1982).
Archives Municipales du Havre - Archives départementales de Seine-Maritime – bibliothèque municipale du Havre.
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_097b39_interlligne.jpg)
Remerciements :
Laurent Le Boutilly
Relecture :
Catherine Dubois.
/image%2F1239008%2F20260928%2Fob_8092d6_interlligne.jpg)
Merci de votre visite
/image%2F1239008%2F20240319%2Fob_ad8862_plan-localisation-300.jpg)